"The conscience of individuality is done main in this kind of circumstance, that it transpierces you and transports you far from yourself, to the confluence of your past, of your imagination."
J'écoute : Cosmos 70 / Archive (mis à jour mercredi 16 juillet 2008 à 14:45)
Je me suis rendu chez la virago, homosexuel de mes accointances, au raffinement néanderthalien, pour ses trente ans, sans même vouloir y aller, mû par une sorte de pitié : terrible de dire cela, et terrible également de me forcer à faire des choses que je ne désire pas faire, par pur altruisme, masochisme, ou conscience chrétienne. J’ai souvent été l’ami des sans ami, sans doute parce que je n’en ai pas eu, d’amis, avant que d’arriver en faculté. Fuck That.
Repus d’alcools, de victuailles, nous nous sommes tous endormis, quatre corps en lignes parallèles, sur le lit deux places du studio exigu, car l’heure avancée nous interdisait de sortir selon le plan prévu et moi, non loin du mur, tête de lit, de me réveiller la nuit et de voir, par delà le corps de mon voisin, l’étrange assemblage des corps nus, découpés dans l’ombre de la nuit : la virago dessous, pratiquant un 69 léthargique, le ventre hypertrophié dardé vers le plafond, avec le quatrième homme, l’inconnu mystère, plus vraiment mystérieux. Etrange vision.
Serait-ce la Peau qui vient à moi, une réminiscence du mois de mai, de mon égarement consenti, aux limites de l’expérimentation ? Un avertissement, sous forme de coïncidence, pour me dire : ne dois-tu pas plutôt abandonner tes sentiments, pour te tourner sur tous ces plaisirs, sans contrainte, sans engagement : la liberté absolue ? Pure Sophisme. La vision était écoeurante. Ce n’était guère un rêve, moins encore un fantasme. Et j’ai beaucoup ri, syndrome jouvencelle. Je garde les sentiments. J’aimerai coudre ce sourire, gravé sur mon visage.
Alors, pour conjurer, ces hommes, après Fourvière, je les ai emmenés à la Loyasse. La virago peinait à monter les marches, ponctuant chacun de ses pas de sa perpétuelle rengaine. Elle s’est assise sur une tombe. Elle a enlevé ses chaussettes puis, le plus naturellement du monde, elle s’est longuement massée les deux moignons rose porcin qui lui servent de pieds, avec l’élégance toute gracieuse des princesses. Elle m’exaspère, la créature : en deux ans, elle n’a pas évolué, toujours les mêmes rengaines, les mêmes remarques méchantes, à l’encontre de mon physique, les dires déformés, répétés, sans aucune conscience de ce qui peut blesser, et ce sans gène campagnard, cet étalage de chair, qui me file la nausée.
Il est temps de partir, de penser à moi : n’être plus un ami pour toutes ces personnes qui sont mal dans leur peau et s’y complaisent, se plaignent, mais n’effectuent aucune action pour aller mieux, ne plus semer des conseils aux quatre vents, qui entrent par une oreille, ressortent par l’autre, ne plus avoir cette conscience de l’autre, de l’autre rejeté, qui me dévore, ne penser qu’à ceux que j’aime, que j’aime vraiment. Reprendre mon temps.
Et ce n’est pas tout :
J’ai compris, ce jour, que la vierge de Fourvière n’était qu’un énorme chocolat de Pâques !
Il n’est pas de vertige plus doux qu’un baiser qui s’immisce, au goût de fer, de sang, lèvres mordues, en des décors vides qui défient l’imagination : des murs écrémés, des draps blancs, étendus à l’infini, bardés de deux corps en croix, cimetière amoureux. La nudité de la pierre, la présence des Chairs. Sur une table basse, un vase sumérien darde, phalloïde évasé, l’orchidée déchirée par le désir, fissure lente et cruelle par laquelle s’écoule la sève glutineuse de mon désir perdu, écumant le crépuscule.
Je le porte à mes lèvres, ce suc étrange, et je vous regarde, expiant mes crimes par la délectation que vous offrez à ma vue ; la respiration de vos corps, cependant, trahit la photographie. Et l’œil oblique, par delà la fenêtre, au sens du vent qui file à l’horizon. Vous rejoindrais-je un jour, par delà le champ infini de ma vision ? Je sens ta langue agglutinante infuser mes sens, de la sphère aux hémisphères et tes énigmes qui se défont comme des nœuds, seconde par seconde, térébrante vibration ; la mort subite et cruelle des origamis, la disparition lente et nocturne des ombres chinoises amarrent la nuit et silence, l’achèvement.
Et, tandis que vos corps se détachent, je me sépare de mon siamois, pour rejoindre ma contemplation : un lingam cunéiforme tranchant le soleil, dont le rayon est lame, éclate des larmes, vapeurs de nuage, trouant l’inquiétude du ciel gris, effleurant comme une lame la gibbeuse, miroir lacrymal.
Monologue d’une vestale devant son temple, qu’ourle le crépuscule coupable de la chambrée : A l’homme qui est parti, j’ai dit : tu ne sauras rien ; à celui qui entrera : tu n’en sauras rien ; car chacune de mes évections est une éviction.
13 : 13 : 13
L’heure d’aller au lycée, chaque jeudi et, sur le chemin, de m’inventer une maladie, pour éviter la classe germanique
13 : 13 : 13
Je regarde ma montre et je le vois arriver, comme chaque jeudi, me prendre par la main, et m’emmener ; le couloir de l’hôtel sent bon le printemps. Cette fois-ci, il ne porte pas son alliance.
13 : 13 : 13
Je m’assieds dans l’herbe avec une salade, un pain aux olives que je dévore, chaque jeudi, me récitant en moi-même la quatrième partie du Christ aux Oliviers, chaque fois qu’un fonctionnaire passe non loin de moi.
13 : 13 : 13
L’heure d’aller au lycée : chaque jeudi, j’emporte avec moi quelques feuilles volantes, nourrissant l’espoir que le professeur d’Arts Plastiques, femme que j'ai toujours beaucoup appréciée, nous laisse, livrés à nous-mêmes, en proie à nos désirs de créer. Alors, je sortirais ces feuilles, profitant de son absence, afin d’écrire quelques poèmes.
13 : 13 : 13
Le moment vient de poser une question, rien qu’une seule, aux tarots, dont les symboles, la cosmogonie qu’ils peuvent façonner, par les histoires qu’ils racontent, n’ont de cesse d’interroger mon imaginaire. Chaque jeudi, je procède à un tirage en croix, puis, cela fait, je m’empare du grand jeu de Mlle Lenormand, pour en sortir la carte qui représente Cynocéphale, que je craignais tant, étant enfant. Puis, cette carte, je la regarde longuement.
13 : 13 : 13
Un homme curieux attend au coin de la rue, chaque jeudi, observant les gens avec une minutie chirurgicale, une curiosité de berger, la constance d’une concierge ou d’un confesseur ; je le vois de l’abri bus, qui lorgne en toutes directions, ce qui m’angoisse au point de ne plus pouvoir m’extraire de cette vision. Je me suis surpris, un jour, à souhaiter qu’il disparaisse, parce que sa présence me gênait. La semaine qui suivit, il n’était plus là.
13 : 13 : 13
C’était une nuit brodée de cauchemars, sommeil difficile ; parce que, chaque jeudi, la classe germanique, que j’appréhendais tant, se tenait l’après-midi. J’imaginais déjà la torture à venir, les perpétuelles questions, en chinois, sporadiques, l’agacement du professeur devant ma nullité, malgré ma longue et inutile pratique de cette langue laide et abstruse. Cette nuit-là, elle m’étrangla avec une force de démon. J’ai senti ses ongles cornus de sorcière s’enfoncer jusque dans ma chair, avec la promptitude des vampires, aux dents fraîchement aiguisées. Je me suis réveillé, apercevant que l’heure sur mon radio-réveil était inversée : 13 heures 13, au lieu de 1 heure 13. Mais c’était peut-être un rêve, ça aussi.
Résolution du problème :
Une seule de ces sept propositions est juste.
Cinq d’entre elles sont erronées, selon une perspective bijective.
Trois d’entre elles peuvent, segmentées, former une proposition juste.
Voyager à l’arrière d’un train est d’un confort extrême et séduisant ; on ne craint point un accident frontal ou diagonal ; le milieu n’est point cassant, au centre même de la plaie, qui partage autrui, en castes. Les premières maudissent les secondes, qui les maudissent à leur tour, ce qui ne les empêche pas de voyager ensemble et séparées. Personne, cependant, ne pense à la disparition de la troisième classe, laquelle n’appartient plus qu’à l’histoire.
L’heure de la traduction n’a pas encore sonné.
S’offrir une petite ballade, non pas pour découvrir la ville, ce que je laisse au hasard, mais pour le plaisir simple de se promener. D’ordinaire, quand je marche, quand je déambule, quand je me promène, quand j’effectue l’action d’aller d’un endroit à un autre, je ne suis que tourné sur moi-même : je me projette dans des situations impossibles, souvent saugrenues, qui ne ressemblent pas à mon caractère, ou bien, tout simplement, je me raconte des romans que je pourrais écrire, et dont je ne conserve que quelques bribes, dans quelques-uns des tiroirs poisseux ou vermoulus de mon cerveau ou bien, plus rarement, j’essaye d’anticiper ce qui va se produire par la suite, au cour de mon existence, sans prétention médiumnique, au risque d’être déçu parce que la réalité n’est jamais aussi attractive que celle exposée par les fictions que je me brode, ce pourquoi j’évite de céder à ces sirènes.
Mais, pendant cette promenade, j’ai décidé de faire totalement abstraction de moi, de mes pensées, afin de ne regarder que les autres, les voir évoluer dans l’espace citadin, auprès de moi, afin de déceler peut-être des trésors ou bien, tout simplement, toucher du regard ces miroirs qu’offre une vie rompue à la mécanique du quotidien ; prendre pour ainsi dire quelques vacances, en remplissant mon esprit d’un autre matériau.
J’ai vu des hommes, des femmes, des enfants, des chiens traînant la patte derrière leurs maîtres oppressés, des athlètes adipeux suant par tous les pores de leur peau, au rythme d’une course éléphantesque, suivi par des demi-dieux au regard vide, exhibant une musculature marbrée d’un suc capiteux, filant contre le vent. J’ai vu un homme seul, qui buvait un jus de fruit, à une terrasse vide, le regard passablement vide, consultant sa montre. Peut-être pensait-il derrière son visage triste : la salope, elle n’est pas venue. J’ai senti l’odeur rance du Rhône monter à mes narines et m’envahir tout entier, que j’ai enfermée dans mes poumons, gonflant ma cage thoracique de cet air vicié auquel on ne prête que fort peu d’attention. Et j’ai vu un jeune homme séduisant, engagé dans un marathon effréné, l’air stupide de celui qui veut se dépasser, non pas pour la vie éternelle, mais pour la vie présente, crier, passant à mes côtés, la puissante syllabe : Ka. Ka, comme le double spirituel des anciens égyptiens, lequel survit au-delà de la mort. Un son qui m’a fait sortir de ces manèges du quotidien, avec la force d’une incantation.
***
Un homme, de sa fenêtre, m’a demandé une cigarette.
J’ai répondu, machinalement : « Désolé, je ne fume pas. »
Et pourquoi donc désolé ? Désolé de ne pas fumer, de ne pas m’encrasser l’intérieur, de ne pas m’intoxiquer ? Ou bien désolé de ne pas pouvoir nourrir le vice d’autrui ? Désolé de ne pas lui offrir un petit cadeau qui signifie : nous partageons toi et moi ce petit lopin de terre, alors je t’offre ceci en guise de bienvenue ? Je ne te déclare que la paix. Que le monde est étrange, rompu à des vicissitudes alternées. J’ai décidé de ne plus m’excuser de ne pas fumer / ne pas pouvoir céder au désir pathétique d’un parfait inconnu, de bannir de mon vocabulaire cette formulation expresse et pré mâchée, laquelle fait de moi un somnambule et qui, cependant, m’a suivi des années durant, un peu comme un fantôme social, un canidé serviable et placide, une gouvernante fade et servile que le monde, le monde tout entier, pourrait engrosser.
Elle avait l’apparence négligée des punks, version prizunic, la langue vulgaire d’une créature alcoolisée, vieillissante, alanguie sur un vieux lit de lupanar. Il était rare, enfant, que je passe du temps seul avec elle, chez elle. Et pourtant c’est bien moi qui, du haut de mes huit ou neuf ans, soulevai, le jour de ses premières noces, la fine jarretière en dentelles sur son jambon oblong, bardé de cellulite, excité par cette gloire intense et expresse, privilège pour un enfant timide, devant l’assemblée chaleureuse, les applaudissements tonitruants.
Un jour, jeune adolescent, je fus seul un moment avec elle, qui buvait, déglutissait, langoureuse, une des ces innombrables bières, monuments qui attendaient par centaine dans son réfrigérateur immense, excitant probablement la curiosité anémiée de sa progéniture, quatre enfants toujours affamés. Invraisemblable, elle portait un jean, une chemisette déchirée, blanchâtre, de laquelle dépassaient les lanières amples et vulgaires de son soutien-gorge.
Il me souvient, ce jour-là, qu’elle riait niaisement, comme à son habitude, puis, plus sérieusement, elle me raconta, de but en blanc, comme on parle de la pluie et du beau temps, je ne sais pas vraiment pourquoi, un conte pour jeune adolescent, un conte pour enfants hypertrophiés, une petite histoire du temps jadis, des années 70, laquelle se produisit trois années avant ma naissance : l’histoire d’une femme qui, après avoir coïté avec son chien de compagnie, accoucha d’une portée d’enfants mi-humains, mi-canins.
Voyant que je ne cautionnais pas son conte, elle m’assura que cette histoire avait défrayé la chronique et qu’elle avait vu, elle, de ses propres yeux, dans la presse - parce que, insistait-elle, ce fait extraordinaire avait fait la une des journaux - les enfants chiens. Ce qui aurait pu me fasciner, sans doute, quelques années plus tôt.
Aujourd’hui, je ne la vois plus ; cela, depuis 1996, cette chère tantine, la demi-sœur de ma mère, cette fabulatrice aux milles tentatives d’existence. Et même, je ne souhaite pas vraiment la revoir un jour : les accointances que supposent les liens du sang ne sont, à mes yeux, qu’une vaste fumisterie, ce qu’elle prouve par sa seule existence.
Confession : je ne l’ai jamais porté dans mon coeur mais, enfant, elle me fascinait. J’avoue que j’aurai aimé, avec du recul, qu’elle me conte des histoires, ce genre d’histoires et des plus curieuses, des plus insolites que celle-ci, avant que je ne sombre dans le sommeil : aurait-elle pu, avec ses sornettes avariées, développer autrement mon imaginaire, moi qui écrit depuis plus de vingt ans ? Aurait-elle pu, l’invraisemblable femme, me faire avaler d’autres couleuvres et, surtout, me faire croire aux miracles, à l’existence même de celui qu’on appelle Dieu ?
C’était très intime jusqu’à maintenant et cela pourrait l’être encore plus, je veux dire : sexuellement. Tout de suite, le mot est lâché, claque comme le fouet sur une peau satinée, une lichette d’alcool, suspendue aux lèvres d’un nouveau né. Je ne plaisante pas.
Souvent, comme chaque être humain normalement constitué, je n’entends pas par là, avec deux bras, deux jambes, une tête, dix orteils, un éventuel myxœdème, mais bref, je m’évertue à avoir / concevoir des attentes et désormais, ce qui n’est guère inédit, je n’en ai plus vraiment, sans être au point mort, du moins, au point de non-retour : j’éprouve donc des désirs, intellectuels ou physiologiques, seulement, par un étrange maléfice, ils ne sont jamais synchrones avec la réalité, du moins, avec le possible que me soumet la réalité, ce qu’elle (me) permet de réaliser.
Sans doute est-ce là le spectre d’un masochisme ardent que je cultive à mon égard, à mon insu, comme un jardinier dédaignant quelques mauvaises herbes, pour qu’elles se reproduisent encore et encore, ceci, avec la finalité expresse et non avouée d’effectuer, dans son joli jardin, toujours plus de labeurs. On ne saurait être plus explicite : les métaphores touchent l’être, en substance, par le paraître même de l’image et les reflets que celles-ci impriment - ou du moins suggèrent - dans le subconscient.
***
Le désir accrescent des fleurs tombe au soleil
Et des voiles de lin nous racontent merveilles
Un vent de destinée darde un rayon diapré
Parcourant la ville, l’océan et le prè
Amour entomophile
Découvre-toi d’un fil
Et de ton bec de grive
Ebauche-moi un hile
Et ainsi le désir vint à se satisfaire
Imprimant sur la chair les parfums délétères
Et la fleur racornie aux parfums putrescents
Inventa pour les sens comme un amour naissant
***
Nous sommes immergés dans cette époque qui ne veut pas de nous en tant qu’humain, du moins, pas tant que nous ne sommes pas Fleur et les fleurs, orgueil ou blason, fanent promptement, comme tu le sais, un jour ou l’autre, parce qu’elles ne durent jamais longtemps. C’est ce que veut la nature. C’est la règle, il en va ainsi de l’ordre du monde.
Or :
L’orgueil des fleurs, existe-t-il, ainsi que celui de Narcisse, devenu fleur ?
Conçoivent-elles des intuitions justes, concernant leur destinée réelle ?
Connaissent-elles autre chose que leur destinée supposée ?
Qu’elle ne peut, cette destinée, que s’accomplir dans la continuité, celle-là même qui trace la voix de l’éternel ?
Cela dit, il est un fait établi que certains, parmi nous, aiment à sécher les fleurs, entre les pages d’un livre, afin de les converser, momies végétales, graciles décomposées - taxidermie du pauvre, momification anecdotique : c’est là donc, probablement, la mort du désir, en tant que chose vivante : la possession, totale et inaliénable, d’une chose transfigurée qui peut ravir, au-delà de nos sens. Un tel amour me semble humainement impossible.
Découvrez Magnolia! PS : la chanson s'appelle en réalité : Dust.
Il est des jours comme cela où l’on se place du côté de la petite révolte inutile et d’autres où le calme est tel qu’on se sent plongé dans un lancinant sommeil : une bière ne serait guère plus confortable. Pour accompagner ce jour, de la fraîcheur, de la pluie : plus que jamais l’envie de sortir, d’avoir les rues pour moi seul ou presque, se dessine, impossible possession. Un sommeil plus long - sept heures - et je retrouve mon corps, ma sérénité. 36 15 ma vie, ma vie insignifiante, ma vie à moi Nicolas Raviere, créature de genre humain improbable, un peu taupe parmi ses semblables, la nuit, cafard la journée, qui se faufile comme l’éclair, dans les rues grouillant de monde. J’ai ma carapace noire qui me protège d’à peu près tout, si ce n’est de moi-même. Le danger ne vient, finalement, pas tant de l’extérieur.
Hier, j’ai eu un rendez-vous, encore un rendez-vous, me direz-vous. Je serai presque à moi tout seul une agence matrimoniale. Aux milles et un dossiers irrésolus. Classés X. J’y suis allé, donc, à ce rendez-vous, par la nuit : le mec m’a posé une question qu’on ne m’avait jamais posée auparavant, du moins, dans ce genre de situation : d’habitude ce sont toujours à peu près les mêmes, tellement soûlantes, prévisibles, qu’on y répond avec dédain, machinalement, attendant la suivante avec perplexité.
MANUEL DE SURVIE : TOP 3
3. Tes parents, ta sœur, tes amis, ton poisson rouge (…) savent-ils que tu es homosexuel ?
Que le miroir le sache est déjà bien suffisant !
Définir sa vie, son caractère par l’homosexualité, c’est quand même super galvaudé, et ridicule, non ? Je réponds à cela que je suis artiste, avant tout, j’écris, je peins, cela fait peut-être prétentieux, mais la fierté d’être « gay » avant tout et de définir son mode de vie par sa sexualité est de loin plus risible.
2. Quelle est ta plus longue relation ? Fort souvent accompagnée de son inévitable corollaire qui permet, lorsque c’est moi qui la pose, de profiter du spleen d’autrui, autrement dit, d’éviter tout potentiel questionnement intrusif et lourd : pourquoi ça n’a pas marché ? Ou simplement le tester : voir s’il l’aime encore, ce qui, ma foi, évite bien des déconvenues.
Il est un fait que les spectres d’ex viennent souvent hanter les relations, bien qu'ils ne se matérialisent pas toujours sur des photos, ils subsistent d’eux des fragrances, souvent pestilentielles. Cette emprise est telle que parfois, sans même le savoir, on fait l’amour à trois !
1. Depuis quand es-tu homosexuel ?
Celle-ci, je l’élude toujours ; mon parcours m’est personnel, il m’appartient. Et si, un jour, je souhaite l’étaler, ce sera dans une autobiographie, à l’écrit et non pas à l’oral. Ce qui me permettra de gagner quelques sous, histoire de financer mon alcoolisme latent.
Cependant, comme ils insistent, parfois, je tronque la vérité, ou bien, si l’humeur m’en dit, si l’envie m’en prend, je réponds des choses comme : j’étais amoureux de la bite de mon père, quand je la voyais de très près. A peine formé, je n’avais pas vraiment, cela se conçoit, de faculté de juger. Et puis, c’est mon tout premier souvenir tu sais… J’avais déjà envie de la prendre en bouche, tu comprends ? A force qu’il m’englue, je suis même devenu lactaphile ! Tu sais ce qu’il te reste à faire, sweetie ! Anyway, i’m kidding, je ne réponds jamais cela, jamais. Ou si peu !
Je raconte très souvent que ma mère, lorsque j’avais seize ans, m’a offert le livre écologique de Madonna, tu sais, celui qui s’appelle Sex, et que ce livre, s’il ne m’a pas dégoûté de cette somptueuse soprano et actrice de renom, m’a permis néanmoins de positionner, lentement mais sûrement, ma sexualité par les rôles affichés, exaltant également ma peur des femmes, ces créatures éminemment paranormales. Si, à cet âge-là, j’avais découvert Les Roses Anglaises, je serais peut-être devenu un père de famille exemplaire, suicidé à quarante ans, ou bien un prêtre adepte du Glory Hole, officiant non seulement dans l’église d’un minuscule village, au fin fond de la Nièvre, mais également sur les aires d’autoroute, parmi d’autres pères de famille tout aussi respectables.
Mais je m’égare. La question donc. La question posée, c’était : Quand tu as un rendez-vous, un rendez-vous comme celui-ci, est-ce qu’il t’arrive parfois de trouver une excuse pour partir ? Ma réponse : Non. Jamais, je n’aime pas mentir. Je préfère faire semblant d’écouter, acquiescer, mais au moins, je reste. Voilà, tu sais tout maintenant.
***
Mon rêve d’amour, tu le connais, je l’ai déjà raconté une fois, il m’en souvient : c’est lui, non encore incarné, et moi, complètement désincarné, tendrement lovés dans les bras l’un de l’autre, regardant Salo. Evidemment, on n’a pas toujours le standard qu’on mérite.
Evidemment, on peut tout raconter dans un journal intime, qu’il soit confidentiel ou non, sans quoi il ne serait pas si intime, et fumiste. Le tout, c’est d’assumer ses dires, et donc, par là même, de s’assumer, mais, lorsqu’il nous arrive quelque chose qu’il n’est pas possible de raconter, parce que nous sommes tenus par une promesse de style « tu ne diras point », il n’est plus possible d’écrire, l’esprit fustigé, la main comme coupée. Exit l’exhibe, la logorrhée. Le respect est une chose essentielle, pour qui se conçoit des valeurs et pour qui les applique. Ainsi, ce doit être le silence.
Confession :
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Impossible confession :
Ne pouvant donc raconter cette aventure, la faire vivre par les mots, celle-ci garde son existence dans ma mémoire. Si, un jour, ma mémoire défaille, s’efface, elle n’aura peut-être jamais existé, cette histoire, et je crois que cela est préférable, qu’elle n’existe pas car : spleen, j’ai touché les abîmes, une fois de plus et plus encore, je me suis roulé dans la fange, copieusement, en voulant matérialiser un « fantasme » probablement énoncé dans l’une de ces innombrables pages. Il n’est guère conseillé d’outrepasser la fameuse « fonction d’arrêt », celle qui façonne, par la rétention qu’elle suppose, le rôle régulateur du fantasme, son côté équilibrant, sociétal. De toute façon, ce n’était que le cadet d’entre eux, de mes fantasmes, assurément.
Agatha étant cependant décédée, les vérités ne seront jamais dévoilées.
Aussi ai-je choisi, pour moi-même, non pas de respecter ma promesse, mais d’aller encore au-delà : d’effacer, tout simplement, l’histoire.
A la dérive majestueuse qui anime nos corps, qui n’est pas tant, aujourd’hui, qu’un festin alangui, j’appose celle d’hier, quand mon corps roulait sur le tien, jusqu’à toucher le sol, à m’en briser les os. Ce n’était pas moment formidable pour moi que cette intrusion dans la chair meuble et offerte, tout juste une déraison. Le sourire est endomorphine, et l’été, lénifiant, condamne les caresses à la sueur. L’odeur de l’épiderme, qui est drame, la suie, qui nous recouvre, s’étale, comme du sperme, sur le torse, tandis qu’une musique lourde et oppressive se diffuse, massive, dans l’air chaud.
Nous avons inversé un instant l’ordre du monde, pour l’éternité ; toute éternité passagère que la mémoire conserve et que les mots ordonnent à l’avenir, pour l’avenir, séditieuse sentence et crime reconduit. Il m’a dit ainsi que les mystères du monde, ceux que l’on ne conçoit plus, sont des énigmes vivantes, que la chair ne peut résoudre et qu’un instant, un bref instant, cependant, tel le poète qui inspecte le possible d’une création, l’hédoniste, le possible d’un désir écumé, consommé, ses lèvres géantes, oppressantes, avides de connaissances, se sont abouchées au sanctuaire délétère par lequel s’écoule le fécès.
Bref, vous l'aurez compris, le Journal Inversé ouvre de nouveau ses portes.
« C’est curieux, n'est-ce pas ?
- Ouais. Si on veut… Tu pourrais en rêver cette nuit, je crois.
- Je ne pense pas non, car je ne suis pas toi.
- C’est évident que tu n’es pas moi. A part ça, tu penses quoi des majorettes ?
- Rien de particulier. Et toi ?
- Que ce sont des siamoises, que ce sont vraiment de sales siamoises, unies par leurs bâtons. Tout ça, de toute façon, c’est de la fiction. De la pure fiction.
- C’est sûr, c’est même pas dans la bible. »
***
« … à la fin du XIX siècle, Myrtle Corbin connut le succès comme phénomène de foire. Deux jambes supplémentaires, mais atrophiées, émergeaient de son ventre, au-dessus du pubis. Dotée de quatre jambes, elle possédait aussi deux vagins. Myrtle Corbin eut cinq enfants : trois naquirent par son propre vagin, les deux autres par celui qui se trouvait entre les jambes surnuméraires.
En revanche, Millie et Christine, sœur siamoises noires, nées esclaves dans une plantation américaine en 1850, étaient soudées par le dos et ne possédaient qu’un seul sexe, mais deux urètres. Affranchies, engagées ou achetées par Barnum, elles chantaient, dansaient, jouaient de la guitare. Elles furent même reçues en audience privée par la reine Victoria. Leurs tempéraments divergeaient : Millie devint mystique, tandis que Christine mena une vie dissolue. Christine mourut de tuberculose vers 1910. Millie la rejoignit dix-sept heures plus tard.
Né en 1889, Franck Lentin présentait deux sexes masculins complets. Il possédait aussi une jambe et deux pieds surnuméraires. Il fut lui aussi montré dans les foires. On ne sait si ses deux pénis fonctionnaient. Il se maria et engendra cinq enfants. »
In. Dictionnaire des Fantasmes, Perversions et autres Pratiques de l’Amour. Brenda B. Love. Trad. Philippe Olivier. Ed. Blanche. 2000.
***
« Tu ne comptes pas parler de toi aujourd’hui ?
- C’est ce que je viens de faire.
- Ah bon, où ça ?
- Relis et tu comprendras. »
Celui qui a dansé pour moi, avant que de s’évaporer, il est revenu, revenu d’entre les morts, d’une ville du sud et il m’a dit, en langage mutilé, sigles et abréviations non réglementés, comme on parle de la pluie et du beau temps devant une limonade : il faut que je te vois, je passerais demain. Je lui ai demandé pourquoi, pourquoi il ne m’a pas donné signe de vie. Il m’a répondu : j’ai pensé à toi. Je passerai te voir demain, demain soir chez toi. J’ai insisté alors, il faut insister parfois, pour obtenir des réponses à des questions que l’on ne se pose même pas, des morceaux concassés de vérités, marmelade de fruits, émincé d’oignon. Il s’est contenté de me dire : j’ai été poignardé, poignardé dans les fesses ! A la turque ! Absolument. Puis, il s’est rétracté : mais non idiot. Je vais te raconter. En face à face. Tu sais bien qu’internet, ce n’est pas ma tasse de thé. Il m’a dit aussi : j’ai pensé à toi, Nicolas. Mais ce mensonge me semble plus odieux qu’un coup de poignard. Moi, je lui demanderai volontiers de danser de nouveau, si possible, devant moi, là, devant des gens, sur les quais du Rhône, en plein soleil, et peut-être même que je lui jetterais une pièce, 15 centimes d’euros, le franc symbolique, après, je ne sais pas, peut-être que je lui prêterais mon corps, une fois, deux fois, avant de disparaître, moi aussi, poignardant son petit cœur.
Chaque nuit est une petite mort, dessinée au fusain, chaque jour, un théâtre de pensées. La mort lente et sulfureuse de toutes mes sensations, les unes après les autres, les envies, les désirs, qui se chevauchent, s’interpénètrent et se détruisent, petits bolides. La nuit, plus que le jour, est un véhicule. Je me suis dit alors : il faut conjurer. Quoi de meilleur pour cela qu’une soirée, une petite soirée, sans prétention : l’affichette, au demeurant fort désuète, et par là même rassurante, vantait du rétro - Années 80, 90, Sabrina, Madonna, Samantha et autres crécelles, chantonnant les hymnes qui ont rythmés ma lancinante jeunesse. Rien qu’à l’idée, j’étais en transe.
Avec F. nous décidâmes donc d’aller à la soirée garçonnière, au Ninkasi, soirée qui ouvrait la quinzaine des fiertés. Fierté d’être gay ou homosexuel, c’est selon. Je n’ai jamais compris quelle fierté on pouvait retirer de cet état de fait ; cette fierté, cependant, transpire clairement quand les corps s’incurvent et se disloquent sur la piste. Les déhanchés se multiplient et F., assis sur une chaise, voit cinq boxers strictement identiques, impeccablement alignés, dépassant des jeans de cinq créatures, façon consensuelle de brandir des marques non loin du sexe, syndrome d’une déshumanisation probante et suffisante. Achète-moi, consomme-moi, tu vois ce que je suis ; tout cela, c’est bien plus glamour que les apparitions musicales et lumineuses de ce cher Lénine. N’est-ce pas ?
Une jeune demoiselle est venue vers moi, qui m’a posé une drôle de question : tu tiens un blog ? La peur, venue comme ça, de nulle part, d’on ne sait où, plus que de la surprise, certes… de la surprise assurément. Nous avons parlé de tout et de rien : Querelle, processus d’écriture, religion, bouddhisme, livres des morts, autrui, désir, sexe et absence de sexe. En outre, elle a essayé de m’inculquer l’art du regard. Il fallait que je regarde tout le monde dans les yeux, même les personnes que je trouve les plus abjectes, que je fasse parler mon regard, comme une seconde bouche, un second stylo, que je m’exprime par le langage du corps, en utilisant comme une arme ce qui le relie à l’âme (le regard), que je parvienne à maîtriser enfin ce langage caché plus occulte encore que n’importe quel philtre d’amour. Tu sais, je ne suis pas bon à grand-chose dans cette vie, hors les mots. Vraiment. Il faut me croire.
Alors, j’ai dansé un peu pour moi, pour me faire plaisir et je lui ai parlé surtout, car je me sentais bien en sa compagnie, je me sentais terriblement bien, rassuré par sa présence. J’étais même peiné de son départ. En cette soirée, c’était la seule personne, humaine ou non, qui m’a permis de dériver, de m’extraire du suc même de mes pensées, plus que ces deux hommes qui m’ont séduit, mais qui, bien trop grands, menaçaient ma quiétude, plus que F. et sa bonhomie naturelle, trop tranquille lorsque l’alcool n’afflue pas à flot dans ses veines bleutés. L’absence d’alcool : comme nous l’avons déploré ! Il paraît quant à moi que je suis froid, glacial ; il paraît qu’on ne sait pas trop ce que je fais là, ce que je pense, ce que je suis, somme toute je suis bizarre, étrange, peut-être même une insulte au décorum. Je devrais sans doute boire et boire encore plus, pour que mon corps prenne le dessus, pour que ma langue se délie, que mes regards puissent enfin se poser sur les garçons qui me regardent et non se détourner, se fixer, flegmatiques, sur les éclairages qui me déchirent la rétine, portes condamnées. Oui, je devrais boire et reboire, pour être enfin celui à qui l’on vient parler sans hésiter, celui qui sait sourire, celui que je ne suis pas et que quelqu’un, peut-être, pourrait enfin aimer.
Mon cher journal, je suis revenu ; Lyon, de nouveau, m’accueille sous la pluie, mon sac de voyage rouge et noir dodeline, roule avec nonchalance dans la béance d’une flaque d’eau, l’écume sur mes livres, me revoilà sur l’avenue, sortant à l’air libre. Adieu les trains, adieu le métro : la solitude, enfin. J’ai besoin d’être seul, après cette semaine au loin de moi, j’ai besoin, également, de ne plus réfléchir. J’étais parti voir ma famille, passer du temps avec ma mère, mes sœurs, mes neveux, sous cet alibi loin d’être fallacieux : fêter les 30 ans de Stéphanie, parce que c’est important, les 30 ans. C’est un cap, paraît-il, ou quelque chose comme franchir une frontière, grimper un mur derrière lequel se découvre –enfin - l’horizon. Même moi qui ne fête pas mes anniversaires, je l’ai fêté celui-ci, voici deux ans, tout cela parce que je les ai attendus longtemps, mes 30 ans, avec la patience et la dévotion d’une grenouille de bénitier. Fuck That !
Outre cela, je me suis perdu dans la maison du bruit, pendant une semaine, au milieu des cris d’enfants, autour d’une montagne colorée de jouets, peluches effrayantes et plastiques visqueux, à me gaver de glaces et puis un jour, il y’a 3 jours, ma mère m’a dit : « tout à l’heure, je vais te parler, à toi et à tes sœurs, c’est important. Je vous parlerais quand vous serez là tous les trois. » J’ai tout de suite répliqué avec cet aplomb agaçant dont je souhaite si souvent me défaire : tu vas mourir ? Mais c’était autre chose. Mes sœurs sont entrées. Nous nous sommes assis en arc de cercle. L’impatience me rongeait. Ma mère débout, au milieu, nous a raconté cette histoire sordide, dévoilant un nouveau secret de famille. Prestidigitation ou comment faire sortir les cadavres d’un placard, les squelettes du mur, les spectres du passé. Comment, surtout, les matérialiser, par le logos. C’était il y’a trois jours, mais c’était également il y’a cinq minutes. Nos visages ont changé ; lumière, obscurité, lumière, obscurité ; le long silence qui précède un bombardement de questions.
Je n’ai pas dormi cette nuit-là, j’ai beaucoup de mal à trouver le sommeil depuis, ne pensant plus qu’à cette révélation, cet inattendu. Je ne suis même plus capable d’aligner deux mots, à l’écrit, je m’enlise dans ce billet, car incapable de trouver les mots qui parviendraient à décrire avec exactitude ce que je ressens, ce que je ressens VRAIMENT, non pas ce que je crois ressentir, depuis ces quelques jours, au-delà de l’obsession même qui me relie à ce secret ?
J’ai sensation pénible et lourde, après avoir espéré cette chose toute mon enfance, toute mon adolescence et même d’y avoir cru, déraison de l’ordre de l’intuition, jusqu’à ce que ce désir, cette certitude soient étouffés par mon envol, que je n’y pense plus, d’être désormais cloué au sol, figé en plein vol, fustigé de plein fouet, parce que cette certitude infondée s’est matérialisée, est devenue concrète, terriblement, comme mise au monde. Les morts et les fantômes existent peut-être et moi, j’ai la sensation, désormais, de ne plus exister.
Il était une fois un jeune garçon qui, lorsqu’il était seul dans sa chambre, écoutait des voix que personne d’autre n’entendait. Ces voix lui racontaient tout un tas de fables et de contes dont la morale, s’il fallait en édifier une, une qui soit suffisamment édifiante, tournait autour d’une idée étrange selon laquelle le monde dans lequel nous vivons n’est pas tel qu’il semble être. Le jeune garçon n’y croyait pas trop parce que de ses yeux, de son ouie, il voyait et entendait sans cesse des choses qui contredisaient ces voix sans corps. Ainsi, il décida, l’adolescence venue, de condamner ces voix fantômes, au plus profond de lui. Or, toujours, elles revenaient, le traquant sans relâche jusqu’au fond de ses rêves, de sorte qu’il ne puisse les consigner plus loin dans son inconscient. Par le rêve, elles se sont imposés à lui comme des vérités, sans qu’il ne parvienne à comprendre pourquoi, ni comment.
Miroir inversé.
Aujourd’hui, je l’ai vu : il a bien grandi, il semblait à la fois fort et fragile, un peu ailleurs. Sa longue silhouette se découpait dans le paysage, au couteau, créant comme un malaise, à le voir, lui, et ses gestes saccadés, l’inclination légère de son visage, le vent, prisonnier de ses cheveux de fer. Je le regardais ainsi sur les quais, suivant des yeux le cours de la Saône. J’ai cru un instant qu’il allait tomber, se laisser choir, hirondelle kamikaze, pour rejoindre les flots fangeux de la rivière. J’ai cru un instant qu’il allait prendre envol : deux ailes mutantes pousseraient de sa chemise noire, et il rejoindrait enfin ce monde auquel il aspire, au-delà des nuages. Or, il s’avança vers moi et me livra une énigme :
J’étais il y’a quelques siècles de cela terriblement importante, je déférais les gens, je créais des lois, pour former un monde nouveau que, par excès de liberté, d’autres individus, avides de pouvoir, plus puissants et matérialistes, ont détourné, permettant ainsi aux êtres nés dans ce monde nouveau d’éclore vidé de substance, par un usage subversif et falsifié de la Liberté. Qui suis-je ?
S’il ne s’agissait pas d’une pure fiction, j’aurais répondu qu’il m’importe peu de connaître la solution à cette énigme stupide, que la seule chose que je désire, à présent, c’est d’assouvir chacun de ces désirs que je me suis créé par afflux de sang, mais voilà, je suis désormais enferré, moi aussi, dans une création de l’esprit à la fois plus haute et superflue, configuration que j’ai peur de reconnaître, car elle est comme une voix, elle aussi, à l’intérieur de mon esprit. Incessamment, elle commande mon corps, mon esprit, me dirige vers lui, avec la puissance d’un glaive, la fatalité d’une tragédie.
Ce n’était pas la nuit dernière, mais les images me sont gravées, imprimées dans la mémoire, avec une clarté telle qu’il n’en existe que peu dans les souvenirs, le tangible, le concret. Elle était à mes côtés, elle, la sensuelle, une femme, brune et élégante, allongée tout contre moi ; je sentais la caresse de sa peau douce, ses hanches tout contre les miennes, ses jambes enlaçant les miennes - le lierre et le marbre - et cela m’envoûtait. Alors, je tournai la tête pour l’admirer : sa chevelure soyeuse, ses grands yeux bleus gris, Husky, son teint blanc et laiteux, l’absence de veines. Femme porcelaine, elle me souriait.
Mais très vite, elle se mit à onduler, un peu comme une anguille, tout doucement, son corps tanguait, ses hanches me creusaient doucement. D’une voix langoureuse, sirène énamourée, aux vérités clinquantes, promenant sur mon torse sa main douce et cruelle, elle me dit : « Nicolas, j’aimerais que tu masturbes mon sexe. Mets un doigt dans ma fente. ». La réalité n’était finalement pas si belle. Je réalisais alors que la lumière était violente, électrique, les murs miraient, sur leur surface plane et laiteuse, un écheveau de cicatrices. Mes yeux fatigués se cognaient sans cesse à la courbe dentelée de ses côtes saillantes, avant que de se poser sur son string noir, où se dessinait, sous l’opaque transparence, l’ouverture purpurine ; ce que d’aucuns appellent le sanctuaire. Elle me conjurait de lui obéir. Ne suis-je pas mélolagne ?
Etrange : lorsque je m’apprêtais à caresser son sexe, afin de satisfaire son désir, elle ne portait plus ce string de dentelles noir mais une sorte de boxer blanc transparent, au tissu plutôt épais, évoquant les sous-vêtements masculins, lequel était strié de bandelettes de couleurs, tout comme un sucre d’orge. Sous le tissu, des centaines de micros billes de toutes les couleurs cachaient sa vulve. On eut dit une myriade de bonbons indiens, éclatant festival de bleus, de roses, de verts et de jaunes.
Bloqué devant cette vision, j’hésitais et la femme, impatiente, dont je ne voyais plus le visage, le vrai visage, me souffla ces quelques mots, lascive incantation de ces autres lèvres : « Met un doigt dans ma fente. »
Je m’exécutais.
Exécution.
Les bourreaux bandent et les victimes gémissent.
Les bourreaux bandent, le délicieux supplice.
Elle ne désirait pas que j’enlève son étrange boxer. Il me fallait, selon ses ordres, procéder de la sorte : trouver du doigt son vagin, au-delà des bonbons, et le pénétrer, avec un seul doigt. Tintements de cristal, valse des billes, symphonie du glissement et sonnettes de serpents, sifflements sulfuriques : je trouvai enfin son vagin et sentais qu’à l’intérieur, plus elle gémissait et plus mon doigt se désintégrait, comme dévoré par l’acide.
Or, ce n’était qu’une illusion : effrayé, je récupérai mon doigt, que je découvris intact, devant mes yeux, bien qu’un peu moite, ce qui ne plut guère à cette langoureuse :
« Pourquoi tu as fait ça, pourquoi es-tu parti ? »
J’ai tenté, en vain, de la rassurer, par de douces paroles, un tendre baiser sur les lèvres, pour l’apaiser, faire disparaître ce regard noir, animer de nouveau son corps statique comme pétrifié mais, lorsque je lui caressais le ventre, doucement, je sentis une brûlure plus réelle encore que la chaleur de son bas ventre et, regardant mes mains, je vis se dessiner en elles des pustules gluants, reliefs saisissants. D’immondes striures violettes craquelaient l’épiderme fumant. Ma peau pourrissait sous la brûlure d’un étrange désir, là, devant mes yeux, sans que je ne puisse rien faire, le temps de crier, de me réveiller. Personne dans mon lit mais je sentais, contre mes narines, l’odeur de mon petit ami, qui m’est devenue étrangère.
Après Au Château de Mortefleur (in.Nuits Closes) et Le Petit Chaperon Rouge (version gay) (extrait du roman EX Nihilo), voici un troisième « conte » gay, extrait de mon journal intime mais non confidentiel Querelle(S): Querelle de Nuit, en format PDF. Vous pouvez le télécharger dans le coin lecture de mon site officiel : NICOLAS RAVIEREou ICI
Extrait :
La Mise en Bouche
Aimes-tu les contes, toi aussi ? Ces histoires féeriques qui mettent en scène des personnages exagérés, dans des situations toujours fantastiques, saugrenues, le tout, dans un monde merveilleux, ces histoires du temps jadis, qui, au coin du feu, lors de la veillée, se retransmettaient, se déformaient, mais reflétaient toujours les dures réalités du monde sous couvert de métaphores, d'hyperboles guignolesques, que des fins redondantes - pourquoi alors utiliser le pluriel ? - condamnaient toujours par l'intrusion nauséeuse et pourtant nécessaire d'une Morale.
Moi, j'aime les contes. Il y'a du conte dans chaque chose du quotidien. Parfois, un sourire est fantastique, merveilleux et dans la rue, dans les transports en commun, je me plais à voir des sorcières, des dragons, des ogres et des petits poucets et j'y vois tant de choses que je crois parfois vivre des aventures extraordinaires, alors qu'elles ne sont que décalées. C'est ainsi qu'un soir la fée dodue m'a visité.
La Fée Dodue
Je l'ai invitée à ma table pour manger des légumes, cuits à la vapeur, cette fée dodue, absolument goulue et nous rîmes quelques instants, nous nimbant les entrailles de précieux élixirs : sa propension au kitch, son rire tonitruant, sa tenue aux ouvertures échancrées, dévoilant - divin sortilège - les effluves naturels de sa charmante et généreuse nature, annonçaient le règne incertain d'une nuit fantastique et magique.
J'étais charmé de sa présence à ma table, de cette complicité liquoreuse qui nous unissait. Alors que la soirée battait son plein, sur des musiques toujours plus féeriques, entraînantes, moult valses syncopées, la fée dodue me fit la promesse que cette soirée serait merveilleuse et, agitant sa menue baguette dans l'air lourd et chaud, non sans tonner de quelques pointes et entrechats, elle me conféra en l'instant des pouvoirs inestimables, aux allures prophétiques de commandements :
Tu séduiras l'inconnu par ta seule présence
En aucun cas ne vomiras
Et tes désirs seront des ordres
Tes plaisirs des désordres.
Les hommes sont courtois, dans les sous-bois ; où j’ai atterri : point une question de volition, mais la source, plutôt, d’un agacement :
Promenade à la tête d’Or, sous un soleil nouveau, parmi les foules oppressantes, ne trouvant pas banc qui me séduise, l’isolement. Négligemment couché dans l’herbe, lunettes de soleil humblement vissées sur le nez, je commence à me laisser aller à l’abandon quand des jeunes viennent à moi, me demandent si j’ai de quoi couper du shit, un couteau - peut-être un scalpel ? - ce genre de présences opportunes qui font que, dans ce simulacre usurpé de nature, la solitude n’est possible qu’entre quatre murs.
J’ai décidé, j’ai décidé de passer du côté obscur de la force, comme ils disent, de monter les escaliers, franchir le grillage qui me sépare de la Cité Internationale, et là, et là, et là… d’un pas lent et régulier, rejoindre l’autre côté de ces immeubles oranges crado, pour un simulacre de nature plus évident, un silence plus naturel, hormis le vrombissement lointain de la circulation, l’écoulement rapide du Rhône. Non loin de là, je suis le fleuve, pour rejoindre la Feyssine, les sous-bois, des hommes qui patrouillent, des hommes qui regardent, furètent, des hommes qui fouillent le désir, s’apprêtent, dans cette végétation qui protège les désirs, à bander leurs arcs.
Je suis accueilli par un joggeur libidineux, aux airs sympathiques, qui me dit bonjour, d’une voix féminine, cela qui me fait sourire et même rire, à tel point que j’en oublie la politesse. Mais je procède, un très beau garçon, à vélo, me dévisage avec insistance, qui malheureusement ne paraîtra plus : le vert lui va à merveille, couleur que je hais, et que j’aime à présent ; le vert, la nature, je sens la sève monter et je procède, je marche, je ne m’arrête pas : je découvre vraiment ce parc, dans lequel je vais si rarement.
Des têtes dépassent, des hommes se suivent, et sans doute s’assemblent, sous le soleil nouveau ; un vieillard gavé à la saucisse fait ses mots croisés sur un tronc d’arbres, jetant des regards lubriques de-ci de-là, mais je ne fais que passer, passer, quand un homme aux allures de lutin, oreilles décollées, fesses molles et démarche qui en dit long sur sa propension à se faire pénétrer, tourne autour de moi jusqu’au malaise, me suit, marche au pas, à ma droite, me précède, tente de m’emmener dans un recoin, et voyant que je ne le suis pas, tente de nouveau. Il se dit peut-être que je le choisirai : alentours, c’est le règne des cacochymes, c’est lui le plus jeune, donc forcément le plus beau, le plus désirable, peut-être même qu’il a verge énorme, pour fouetter un vilain garçon tout de noir vêtu. La belle histoire pour grands enfants, car, de toute évidence, cela ne s’est pas passé comme ça.
Tu l’as peut-être vu, ce garçon, tout de noir vêtu, personne autour de lui : il était juché sur un grand rocher sculpté, cylindrique, assis en tailleur, il regardait droit devant, au milieu des arbres, perdu dans cet océan de verdure. Il était bien, dans cette solitude, fixant l’horizon. Ne viens pas le voir, ne viens jamais le voir, à moins que tu ais un prétexte, un prétexte valable, que tu désires vraiment le connaître et que tes yeux, tes yeux soient purs, ton bonjour, lumineux.
Ses pompes sont véritablement funèbres, vous savez, ces chaussures à la mode, repoussante, en forme de gondole, qui vous flingue illico une silhouette pittoresque, en allongeant le pied d’une façon ma foi fort disgracieuse. Or, je prends place de l’autre côté la table, malgré ce détail qui choque ma rétine, pour savourer cette cuisine indienne que j’apprécie tant, survolant d’un œil exercé la carte, ne me surprenant pas par mes choix, limités, que dis-je, imposés par mes pratiques alimentaires : quelques beignets de légumes, un naan au fromage, une fondue d’aubergine accompagnée de son riz et peut-être, à la clé, une soirée séduisante, une nuit pour se perdre à loisir.
Envie de tendresses, envie de pétrir de la chair. De rencontrer l’autre, de découvrir l’autre, d’aimer l’autre.
Il est étrange de constater que ce sont toujours les mêmes mets que je choisis, mais l’interlocuteur, souvent, change, ce n’est jamais le même ; parfois c’est un ami, parfois : un petit ami. Cette fois-ci, c’est un étranger, l’une de ces rencontres que d’aucuns qualifieraient de virtuelle : deux étrangers qui ne se connaissent pas, motivés par des desseins qu’ils ne laissent pas toujours transparaître, pensent que les photographies du mystérieux inconnu sont très attractives et décident, après un dialogue de courtoisie, plat et convenu, aussi sec qu’une gorgée d’eau, de se rencontrer - enfin - et comme Monsieur est d’humeur généreuse, comme monsieur est d’humeur badine, Monsieur décide donc de régaler, proposant à sieur Querelle un Bouchon Lyonnais, où Querelle ne mangerait que Quenelle. Querelle, enchanté, accepte l’invitation, mais propose indien, sous couvert de principes. Lui voit clair dans le jeu de cet homme, mais l’envie de jouer s’empare de lui, l’excitation et surtout l’appel du ventre : il s’imagine déjà la saveur de la fondue d’aubergine, cette texture si particulière, se saisir de son palais. Manger est nécessaire, mais déguster flatte les sens.
Libido : la peau crie, confinée dans cette abstinence, cherche un partenaire, un partenaire de chair, auquel elle puisse succomber, pour plier sous sa caresse. Les hommes sont comme des chiots, ils s’apprivoisent, pour remuer finalement la queue. Querelle pense aubergine, ne se doute pas un seul instant que le plat est empoisonné ; de l’homme la langue est abjecte, qui, sans jamais défaillir, énonce, énumère, somnifère, des inepties relatives à des émissions de variétés putrescentes et vulgaires, où des jeunes désoeuvrés, à l’ego démesuré, entonnent, que dis-je, braillent à tour de rôle des refrains lexicalement riches.
Une pléthore de noms, illustres inconnus du tube cathodique, s’invitent à notre table, pour se mélanger aux saveurs, empoisonnant mes sens et lui déblatère, lui vilipende, amanite phalloïde, des slogans sans queue ni tête, des vérités hermétiques sur des séries que je ne connais pas, qui seraient de purs chefs-d'œuvre et qui ont le mérite, elle, de rendre plus belle la vie, parce que les livres, comme le dit ce cher monsieur, c’est super chiant, les livres, c’est pour les gens sans vie, c’est contraignant, les romans, ça prend du temps, ça donne mal aux yeux, et mal à la tête.
Tu vas au concert de Mylène ?
Tu vas au concert de Kylie ?
Tu crois que Madonna va faire un concert ?
Tu aimes bien Rihana ?
T’as vu Britney Spears…
Tu penses quoi de ?
Tu connais machin, truc, bidule ?
C’est super, j’ai acheté ça hier…
Et toi, puits de science occulte, que penses-tu des téléphones qui font grille pain ? Des capotes parfumées au kimchi ? Des découvertes génétiques sur les pangolins homosexuels de Mongolie ? Est-ce que tu crois que Chantal Goya a des relations sexuelles avec Bécassine ? Que Bécassine s’est incrustée dans la maison des trois ours à la place de Boucle d’Or, après avoir l’avoir séquestrée et l’avoir gentiment scalpée ?
Moi tu comprends, très cher, avec toute cette histoire, ce repas indigeste, dans tout ça, tu comprends, pauvre naze, que ma tête explose, que je mange de plus en plus vite, que je n’apprécie même plus la nourriture dévotement, parce que mes pauvres sens sont étouffés, que ma patience s’amenuise comme une peau de chagrin, alors que ton assiette ne se vide pas, elle, par un étrange maléfice. Comprends-tu que je vais te laisser là, sur le bord de la route, cloué au bitume avec tes chaussures de cirque, pour retrouver mon humble demeure, mon propre silence ? Dis-toi, très cher, que tu ne seras pas seul ce soir, bien que tu ne le saches pas : tu as une télévision. La télévision est ton amie, ta meilleure amie.